Rouge comme Noel

La journée semblait sans fin. Je n’avais qu’une envie : partir loin, ne pas être là, à ma place. Un vrai cauchemar… Toutes ces lumières qui ne cessaient de clignoter dans l'air blafard et froid de l’hiver et mon collègue, le Lutin, qui n’arrêtait pas de me lancer des clins d’œil sournois…Mon visage se durcissait comme du carton-pâte, j’avais le masque douloureux d’un homme sans visage. On me voyait sans me regarder, moi ! Mon bonnet me tenait trop chaud et ma barbe ne cessait de me gratter. Voilà où m’avait mené ma fabuleuse carrière de comédien : Père Noël aux « Galeries Lafayettes » !. J’étais là debout devant les vitrines près de la porte d’entrée. Je devais distribuer des bonbons et poser avec les enfants pour le lutin-photographe. J’avais commencé à neuf heures ce matin. C’était la fin de l’après –midi et les passants se faisaient de plus en plus rares alors pour passer le temps, soit je pensais à ma vie et à ses myriades de problèmes, soit je rêvais à de lointains paysages. Toujours droit comme une statue, bien camouflé dans mon costume. Mais il y avait toujours un gamin excité pour me tirer de ma rêverie :

« Maman, maman, y a le Père Noël ! Oh ben dis-donc, il en fait une drôle de tête ! »

De toutes manières, je n’avais plus de bonbons à leurs donner. Alors je me contentais de les regarder d’un air désabusé. Je n’avais pas non plus la force de sourire ni de parler. J’avais juste envie de leur crier : « Mais non, je ne suis pas le Père Noël ! Je suis un pauv’ type au RMI qui fait ça pour gagner sa vie ! ».

Le Lutin agitait ses clochettes pour amuser les enfants et moi cela m’énervait de plus en plus.

Deux petits garçons sont arrivés en courant et ont commencé à tourner autour de moi :

« Mais je te dis qu’il n’existe pas ! C’est un faux, tiens regarde ! » Le plus grand essayait de me tirer la barbe. Puis il sautait pour faire tomber mon bonnet et aussi rapide qu’une mouche, il courait derrière moi pour soulever mon manteau. Le plus petit regardait son frère s'agiter et me dévisageait d’un air inquiet. J’étais paralysé et je ne savais pas comment faire pour me débarrasser de ces sales mioches.

« Hein, que t’es pas vrai ! Hein, que t’existes pas ! »

Le plus grand s’était aussi planté devant moi en me regardant avec ses petits yeux noirs brillants. D’un coup, je me suis senti devenir aussi rouge que mon costume. J’ai jeté mes grosses moufles par terre et je l’ai attrapé par la capuche:

« Ah ! Tu vas voir si je suis un faux, tu vas voir si j’existe pas ! T’as jamais vu le Père Noël en colère, hein ! Alors mon petit bonhomme, tu vas arrêter tout de suite, sinon je peux t’assurer que je vais pas te ramener de cadeaux à Noël !». Il s’est mis à pleurer alors je l’ai lâché. Son petit frère a commencé à pleurer aussi et ils sont partis tous les deux en courant vers leur mère qui arrivait les bras pleins de paquets. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont raconté mais deux minutes plus tard, le chef du personnel est arrivé. Derrière ses grosses lunettes en verre fumé, il m’a annoncé froidement que je devais partir et que ce n’était même pas la peine de demander mon solde.

            Je suis parti. Avec le costume. J’avais bien chaud, j’ai juste jeté la barbe dans la première poubelle qui passait et j’ai marché. J’étais un peu plus moi-même mais pas encore tout à fait. Ça m’allait bien comme ça. On me regardait, des gamins tiraient le bras de leur mère en me montrant du doigt mais moi je marchais, loin des guirlandes dorées et des étoiles rouges lumineuses.

J’existais ! Et je détestais Noël !

        Je suis arrivé sur les quais. Il faisait nuit. La Seine froide semblait immobile comme un long serpent endormi. J’ai demandé du feu à un clochard qui s’était installé pour dormir sur des cartons contre un mur. J’ai marché un peu plus loin, là où il faisait plus sombre grâce à un réverbère hors-service. Je me suis assis sur un banc et j’ai fumé ma dernière cigarette en regardant l’eau noire. Dans le silence, j’ai vu arriver quelqu’un qui marchait d’un pas hésitant le long du quai. La silhouette est passée devant moi comme un fantôme et puis tout à coup, l’ombre a bifurqué et à continuer à marcher tout droit vers la Seine. Je me suis dit : « C’est pas vrai, encore un dingue ! ».

Je n'avais pas vraiment envie de voir quelqu’un faire un plongeon dans cette eau glaciale alors je me suis levé et je l’ai stoppé net en lui attrapant le bras.

« Non mais, c’est dangereux par ici ! Vous voulez finir…. ? »

Il y avait devant moi une jeune femme, elle avait un large chapeau ciré qui lui descendait jusqu’au nez. Vraiment étrange.

« Oh ! Vous êtes bigleuse où quoi ? Il y a la Seine, là ! C’est de l’eau, c’est froid, à cette époque c’est pas terrible pour un bain de minuit ! ». Elle ne me répondait pas. 

Je lui ai soulevé son chapeau: elle avait des yeux gros comme des poissons !

« Non mais, faut faire attention où on marche la nuit ! »

Un peu hésitante, elle a levé la tête vers moi et a enlevé ses grosses lunettes, vous savez, celles qui ont déjà des yeux à la place des verres. On en trouve dans les magasins de déguisements. Elle ne devait rien voir avec ça !

Elle : C’est que justement, je ne voulais pas voir où j’allais…

Lui : Mais c’est dangereux !

Elle : Justement, je voulais voir jusqu’où je pouvais aller…

Lui : Sans y voir, vous êtes vraiment bizarre…

Elle : Et vous alors ? On m’avait pourtant bien dit que le Père Noël n’existait pas !

J’avais complètement oublié mon costume. Je me suis senti très ridicule. Elle s’est mise à me sourire.

Elle : Merci Père Noël ! Vous m’avez sauvé la vie !

Elle avait l’air vraiment soulagée et puis en même temps gênée de s'être dévoilée comme ça devant un inconnu mais dans le fond, je la comprenais. J’ai pris ma grosse voix.

Lui : Oui et ne recommencez plus jamais ces vilaines bêtises ! 

Il y a eu un grand silence. Et puis tout à coup, mon bonnet s’est remis à clignoter.

Nous avons ri. Nous nous sommes mis à marcher sous la lumière des mes étoiles rouges clignotantes.

Elle : Vous savez, je n’y ai jamais cru au Père Noël mais là je commence à y croire… 

      C’était bien la première fois que quelqu’un croyait en moi… mais je n’ai rien dit. Nous avons continué à marcher tous les deux dans la nuit froide de Décembre, le long des quais sans trop parler mais je crois que l’on n’avait pas envie de se quitter. C’était vraiment une drôle nuit, une nuit rouge... comme Noël…

 

 

                                                                                                                      K. L

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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